Rencontre avec Nadine

Interview détaillé du numéro 21 de PopCorn consacré au film La Croisière du Navigator de Buster Keaton

Avant de réaliser son film La Croisière du Navigator, Buster Keaton a imaginé l’histoire, l’endroit où cela se déroule, avec quels personnages, etc… Il a écrit ce que l’on appelle un scénario. En route pour les coulisses du cinéma en partant à la rencontre de Nadine Lamari qui va nous présenter le métier de scénariste !

Comment es-tu devenue scénariste ?

Je suis devenue scénariste en passant par une école. Un peu par hasard, car je n’imaginais pas que c’était un métier. Comme beaucoup d’enfants, je rêvais de devenir archéologue, j’ai suivi des études de lettres dans des classes préparatoires puis d’histoire de l’art. Avec mes amis, on faisait des petits films en Super 8* ; un jour, une amie m’a dit qu’une école de cinéma d’État s’ouvrait, avec un département scénario. Elle m’a suggéré de me présenter, je ne savais plus trop si je voulais devenir archéologue. J’ai présenté le concours de la Fémis et je l’ai eu.

Comment démarre-t-on l’écriture d’un scénario ?

Le scénario est écrit pour le son et l’image. L’histoire est très importante mais il n’y pas que ça, on raconte aussi les ambiances, les décors, les atmosphères – cela donne le style du film. Il faut qu’on comprenne, à travers la description que l’on va faire des images et du son, ce à quoi le film va ressembler.

On commence par beaucoup parler avec le réalisateur en essayant de comprendre l’histoire et ce qu’elle transmet. Par exemple, Le Petit Poucet raconte comment un enfant, que ses parents veulent abandonner car ils sont trop pauvres, va s’en sortir en marquant son chemin avec des petits cailloux, puis en échappant à un ogre grâce à une ruse – c’est-à-dire comment il devient indépendant de ses parents et adulte. Il y a l’histoire, le sujet, les thèmes qui vont être abordés (pour Le Petit Poucet, ce sera la cruauté des parents, la capacité de survie des enfants). Avec ces éléments, on écrit une histoire avec une intrigue et des péripéties.

On fournit un texte assez court qu’on appelle synopsis. Puis on le développe de plus en plus, on ajoute des dialogues, on écrit beaucoup de versions de scénario, on cherche, on essaie, on revient en arrière, on repart ! 

Fais-tu des recherches pour créer les personnages ? 

Quand on écrit, on imagine les personnages en dehors du scénario pour se les approprier, ils deviennent des gens avec qui on vit. Ils ont chacun leur manière de parler (qui n’est pas celle du réalisateur ou du scénariste), ils ont un passé, une famille… Même si on ne voit jamais ces éléments dans le film, le scénariste doit se demander comment ça se passe autour d’eux. On est amené à faire des recherches, même pour un film qui se passe dans un environnement proche de notre quotidien. 

J’ai écrit un film dont le personnage principal était un vigile, je n’ai jamais fait ce métier et je n’en connais pas parmi mes connaissances. Pour savoir ce qu’est la vie d’un vigile (avec quel argent il vit, ses horaires, sa vie de famille…), je suis allée rencontrer des vigiles et aussi des directeurs de magasins qui emploient des vigiles. Je me suis demandé qui étaient ces gens bien réels, que je vois tous les jours et que je ne connais pas. En travaillant bien les personnages, on se rend compte qu’ils nous emmènent souvent vers une direction que l’on n’avait pas prévue.  

Quelles qualités sont nécessaires pour être scénariste ?

Il faut être curieux, aimer construire un récit, une histoire. Il faut parfois avoir l’intégralité du film en tête et être capable de revenir sur un point distinct, cela demande une mémoire assez précise. On peut écrire plusieurs projets à la fois, il faut avoir l’agilité de passer d’un monde à l’autre. Le métier demande de la patience, de la ténacité, on réécrit plus souvent qu’on écrit, les films mettent longtemps à se faire. Si on se lasse vite des choses, on ne sera pas un scénariste très heureux. Il faut être capable de travailler en petit groupe ou seul chez soi, c’est une discipline d’écrire tous les jours. Et puis il faut aimer voir des films ou des dessins animés, il faut aimer lire aussi, et écrire bien sûr ! 

Y a-t-il une différence entre ton travail aujourd’hui et un scénario de Buster Keaton ?

Aux États-Unis, à l’époque du cinéma muet, les studios ont très tôt industrialisé le cinéma. Les scénaristes découpaient le scénario avec les chefs opérateurs, alors que le réalisateur dirigeait les comédiens. Depuis cette époque, même s’ils ne découpent plus le scénario (c’est désormais le rôle du réalisateur), les scénaristes américains ont l’habitude de garder les indications de plan dans le scénario : gros plan, plan large, ou des éléments techniques.

En Europe, nous n’avons pas cette tradition, le chef opérateur fait le découpage du film avec le réalisateur et ils décident ensemble des échelles de plans et axes de caméra.

En France, le métier de scénariste a changé au moment de la Nouvelle Vague, la place du réalisateur a été réaffirmée. Actuellement, dans la production de série, les scénaristes récupèrent une place importante.