Rencontre avec Nicolas

Interview détaillé du numéro 19 de PopCorn consacré au film Le Roi et l'Oiseau de Paul Grimault et Jacques Prévert

Dans Le Roi et l’Oiseau, on a imaginé et dessiné les expressions et les poses que vont prendre chaque personnage avant de les mettre en mouvement : il s’agit d’un film d’animation. En route pour les coulisses des studios d’animation où Nicolas Liguori te raconte tout du dessin animé et de son métier !

Comment se déroule le travail d’un réalisateur sur un film d’animation ?

Le travail peut changer d’un film à l’autre, selon les équipes présentes et l’étendue du projet. Quand on travaille sur un film de 26 minutes, c’est très long à réaliser en animation, on aura besoin de beaucoup d’aide à chaque poste important de la fabrication. On fait appel à un créateur graphique, qui peut être le réalisateur avec donc deux casquettes, ensuite on établit un storyboard, c’est un outil essentiel pour le réalisateur, on met en place toutes les idées de mise en scène sous forme de petites cases, comme une bande dessinée. On le partage avec toutes les équipes, qu’elles soient dans une autre ville ou au Canada, tout le monde a accès à ce à quoi le film va ressembler et aux notes du réalisateur. On représente chaque plan du film, plus ou moins détaillé, sous forme de petits croquis.

On met au propre le storyboard en faisant un layout, c’est indispensable, on sépare les décors des personnages pour les travailler séparément. Les décors peuvent aussi bouger : un nuage, des feuilles au vent ou l’eau dans un ruisseau etc. 

On fait ensuite une “animatique”, c’est-à-dire une maquette du film. On prend les éléments du storyboard et on enregistre les dialogues et quelques bruitages avant de passer à l’animation. ça donnera une vision plus précise du film, avec la même durée et les mêmes plans. On a les voix définitives avant d’animer car le jeu des comédiens va donner des indications très précises aux animateurs. L’enregistrement des voix est une étape très courte par rapport au travail d’animation mais c’est extrêmement important. 

L’intérêt est de travailler un seul décor pour plusieurs secondes : quand un personnage se déplace d’un endroit à un autre, le décor ne bouge pas. On utilise donc un seul décor que l’on peint, on ajoute ensuite le personnage par-dessus. Puis on fait  appel à un décorateur pour effectuer les fonds du film en respectant la création graphique. Il y a aussi l’équipe d’animateurs qui donne vie aux personnages en les mettant en mouvement. C’est la fin de la production. Après, vient la post-production, il faut assembler les élément, les personnages et les décors animés. L’assemblage s’appelle le compositing. C’est à ce moment là qu’on ajoute les effets spéciaux. On finit par le montage et le travail sur le son.

Quels sont les effets spéciaux en animation ?

Il y en a toujours, on pense souvent que ce sont les explosions et les transformations extraordinaires mais cela peut être très simple : une brindille qui bouge dans le vent, un nuage qui glisse, une fumée qui sort de la cheminée… Tout ce qui bouge devant les décors. 

Comment es-tu devenu réalisateur de film d’animation ?

J’ai effectué une formation de traceur-gouacheur à Roubaix, dans le nord. J’ai appris à peindre sur des celluloïds, comme à l’époque du Roi et l’Oiseau. Tout de suite après, j’ai appris à utiliser des ordinateurs, quasiment en parallèle. J’ai commencé à travailler sur ordinateur pour La Prophétie des Grenouilles. C’était le premier film assemblé sur ordinateur de la production. Les décors étaient faits à la craie grasse, les dessins sur papier. Puis on les scannait pour les transférer sur ordinateur et on ajoutait la couleur. On assemblait par ordinateur mais tout était réalisé à la main. 

Je suis arrivé dans le secteur de l’animation grâce au dessin. En sortant du collège, j’ai étudié dans une école d’arts appliqués où j’ai pris des cours sur le dessin animé. À l’époque, je ne pensais pas à entrer dans le monde de l’animation mais seulement à utiliser mes pinceaux et mes fusains. J’allais aussi beaucoup au cinéma, pour voir des films avec des prises de vues réelles. J’ai réalisé par la suite que je pouvais combiner les deux ! 

Avant d’être réalisateur, j’ai été décorateur, opérateur compositing, assistant réalisateur… C’est bien d’avoir connaissance de toutes les étapes pour être réalisateur. 

Comment l’idée de l’animation est-elle venue ?

J’ai étudié la gouache et j’ai fait des films en couleurs mais je commence toujours par le noir et blanc, avec le fusain, la craie noire, des outils qui font travailler le clair-obscur. Cette technique me permet de voir ce qui va être clair ou sombre, dans les cheveux, les décors… Je crée d’abord des valeurs de gris. J’ai même parfois fait des films entièrement au fusain. Je me sens à l’aise avec cet outil. J’aime beaucoup le côté artisanal, j’ai besoin d’être dans ce savoir-faire des crayons, des pinceaux. J’ai à cœur de garder des techniques traditionnelles, j’y reviens de plus en plus. 

Combien de temps mets-tu à réaliser un film d’animation ?

Cela dépend de la durée du film. Pour un court-métrage de 10 minutes, on peut largement travailler une année dessus. Pour un film de 26 minutes, c’est tellement long que l’on va se répartir le travail avec une équipe. On peut être une centaine sur le projet. Pour Le Vent dans les Roseaux, il y avait 200 décors et une dizaine d’animateurs pendant 4 mois. Tout seul, j’aurais mis près de 4 ans ! En tant que réalisateur, on doit donner de la cohérence, de bonnes indications sur les caractères des personnages. Il y a des centaines de façons de marcher, par exemple ! J’indique à l’équipe les manières de se déplacer en me demandant : est-ce que le personnage sautille ? est-ce qu’il a un pas lourd ? etc. Toutes ces étapes passent par le storyboard et le layout. 

Travailles-tu comme à l’époque du Roi et l’Oiseau ?

À l’époque de ce film, l’équipe travaillait en peignant des pellicules de celluloïd à la gouache. J’aime beaucoup utiliser le fusain, la peinture, j’ai toujours du noir sur les doigts mais aujourd’hui, on utilise beaucoup le numérique même avec la peinture. Avant, ils peignaient les personnages à la gouache et les posaient sur le décor. C’était très minutieux. J’aime beaucoup le côté artisanal, j’ai besoin d’être dans ce savoir-faire des crayons et des pinceaux. J’ai à cœur de garder des techniques traditionnelles, j’y reviens de plus en plus. On ne passe pas forcément plus de temps quand on peint à la gouache, on ne peut pas être aussi perfectionniste, on doit travailler plus vite avec la peinture. On doit accepter une fragilité des décors qui sèchent, qui cassent.