Rencontre avec Lucie

Interview détaillé du numéro 17 de PopCorn consacré au film Le Magicien d'Oz de Victor Fleming

Dans le film de ce numéro soufflé, on jongle entre la couleur et le noir et blanc. Lucie Fourmont nous révèle les secrets de la couleur au cinéma à travers le travail de l’étalonnage.

Ce mot est bien mystérieux, qu’est-ce que l’étalonnage ? 

Une image est composée de lumières : les couleurs et l’éclairage définissent une image. À l’inverse d’une image pâle, on pourra dire qu’une image est contrastée quand elle devient sombre ou avec des couleurs très marquées. 

L’étalonnage est le fait d’équilibrer les couleurs d’une image. On tourne un film en plusieurs plans, plusieurs séquences, dans des univers différents (décors, lumières, personnages). En gardant une unité dans les séquences, on permet au spectateur de mieux se plonger dans le film sans voir de rupture entre le jour, la nuit, l’extérieur, le soleil...

Peux-tu définir ce que tu entends par “équilibrer les couleurs” ?

Pour simplifier, dans une séquence qui se passe dans un pays chaud, à la plage par exemple, on va avoir une tonalité plutôt jaune-orangé, dans un décor lumineux. Dans un film de fin du monde avec des zombies, on pourra vouloir d’une ambiance un peu plus verte, sombre et effrayante. Le but est que le spectateur ne pense pas à l’étalonnage mais que cela lui paraisse naturel, qu’il puisse identifier une image comme issue d'une histoire d’amour ou bien d’un film d’horreur. Dans Le Magicien d’Oz, on a justement fait le choix de créer une rupture visible pour plonger le spectateur dans un autre univers. 

Comment fait-on techniquement pour étalonner ? 

J’interviens après le tournage, lors de ce qu’on appelle la “post-production”. Elle a lieu après le montage définitif, quand on connaît l’ordre et l’enchaînement des scènes. L’étalonneur travaille avec le chef opérateur et le réalisateur, qui ont donné des intentions artistiques lors du tournage et ont créé des images avec une certaine lumière, ambiance, dominante de couleurs. L’étalonnage va donner une cohérence entre toutes les images du film. On travaille généralement par séquences. On les met sur un ordinateur adapté avec l’écran et la puissance suffisants pour traiter des images très lourdes. À l’aide d’un logiciel, on va raccorder les couleurs des séquences, des plans, et équilibrer le tout. 

Comment le spectateur peut-il voir si un film a été étalonné ?

L’intention peut être différente selon qu’il s’agit d’une vidéo pour Youtube ou d’un film pour le cinéma. Il y a des vidéos Youtube qui sont étalonnées mais c’est beaucoup plus rare. Dans un film ou une série, que ce soit pour la télévision ou le cinéma, c’est forcément étalonné, sinon on aurait du mal à regarder l’image. Elle paraîtrait moins propre et moins professionnelle. On peut voir les différences quand on a l’impression que l’ambiance change d’un coup. Même si le but est que le travail de l’étalonnage ne se voit pas, on pourra percevoir des différences dans la chaleur (quand l’image est plus orange, chaude, ou davantage bleue, froide). 

Quelles sont les difficultés de ce travail ? 

Les images que l’on reçoit sont très importantes. On peut faire beaucoup de choses en numérique mais le tournage et les images de base vont lever les possibilités de ce qu’on va pouvoir effectuer par la suite. Il faut faire attention à ne pas dénaturer l’image, ne pas vouloir en faire trop. 

Les images numériques ont beaucoup d’informations qui sont “tassées”. Chaque couleur, lumière, correspond à des signaux et donc à des courbes.

Quand on envoie une information (du bleu, du rouge, du vert, de la lumière), on capte une courbe et on doit pouvoir la traiter, en modeler certaines zones. En numérique, ces courbes sont les plus plates possibles pour laisser une grande marge de modification. 

Si on veut faire trop de modifications (augmenter la lumière, un ton de couleur), on risque de détruire les signaux et dénaturerdétruire l’image initiale, aller à l’encontre de la volonté de réalisation ou perdre le travail fait lors du tournage. Par exemple, un étalonnage destructif sur un ciel donnerait un ciel tout blanc, il n’y aurait plus de pixels, ni de grain. Ou dans une pièce sombre, on enlèverait les informations pour n’avoir plus que du noir.

Tu travailles sur des films anciens, de l’époque du Magicien d’Oz, ou même avant. Comment procèdes-tu ?

Sur une image en Technicolor comme Le Magicien d’Oz, même quand on étalonne un film lors de sa restauration, on va essayer de garder cet aspect ultra contrasté et saturé. Le but sera de retrouver l’aspect de pellicule de l’époque, être fidèle à l’espace de couleurs initial. C’est-à-dire respecter le tournage du film, s’il a été tourné sur une pellicule avec des tendances bleues ou rouges par exemple, sur du noir et blanc etc. On scanne la pellicule, on obtient une suite d’images en très haute qualité et on les étalonne.

Le cinéma étant 24 images projetées à la suite par seconde, on travaille sur chaque image pour plus de précision. Une fois que l’image est restaurée, on étalonne pour que l’on ne distingue pas trop les différences de qualités et d’ambiances entre les plans, notamment si on a réussi à reconstituer le film à partir de plusieurs éléments (des copies de projections, des négatifs originaux, etc). Bien sûr, on ne va jamais dégrader l’image d’un plan pour qu’il s’adapte au suivant, on va chercher les meilleurs éléments pour éviter cela. 

Comment étalonnait-on avant le numérique ?

Aujourd’hui, étalonner, c’est modifier les couleurs numériques d’un film. Que ce soit sur une image en noir et blanc ou en couleur, il s’agit de régler la luminosité, les contrastes, et d’accentuer ou de réduire le rouge, le vert et le bleu, qui sont les trois couleurs qui composent une image numérique. 

Pour les films en pellicule, on tournait en négatif avec des procédés couleurs nombreux et très différents : le Technicolor du Magicien d’Oz, le bichrome, le trichrome et des marques de pellicules qui avaient des dominantes de rouge ou de bleu… En général, quand il y avait un négatif, on tirait un positif. Ce positif permettait de faire plusieurs autres tirages intermédiaires. Tous ces tirages servaient de tests pour l’étalonnage : on dosait plus ou moins la lampe de la machine pour faire les tirages. On donnait plus ou moins de lumière au rouge, au vert ou au bleu à l’aide de filtres lors du passage du négatif ou positif. Suivant l’étape de tirage où on était, on devait faire un tirage plus doux ou plus fort. Il y avait besoin d’un temps de tirage et d’un temps d’attente à chaque essai !

C’est aujourd’hui bien plus économique et on a besoin de beaucoup moins de matériel.

Il y avait déjà des effets possibles mais avec le numérique, en trois clics, on peut faire des modifications. Sur le principe, c’est le même métier mais dans la pratique, c’est très différent.

Avec les logiciels et les ordinateurs, on peut choisir d’étalonner seulement une partie de l’image et donc faire des masquages. On ne sélectionne que ce qu’on veut modifier : le visage d’un personnage, le ciel pas assez bleu, les souliers rouges, etc.